La Newsletter de Louise Hourcade

Guides de voyage

#45 : Baptême de solitude

Une semaine sur le chemin de Saint-Jacques (carte postale de l'Aubrac + itinéraire, gîtes coups de coeur, kit anti-ampoules...)

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Louise Hourcade
sept. 26, 2025
∙ abonné payant

Hello sweet darlings,

J’espère que vous allez bien !!

Ici déjà insomniaque, fatiguée et enrhumée, mais en vrai : ça va super. Je vous retrouve pour un format baptisé “mini-guide” - qui pour l’instant n’a de mini que le titre, on ne se refait pas.

J’ai passé mon mois d’août à marcher, une activité dont l’avantage est qu’elle n’empêche pas de varier les plaisirs : criques secrètes, shows de dauphins et farandole de crêperies dans le Finistère ; marmottes, refuges et tartes aux myrtilles dans les Alpes ; aligot, jolis manoirs et bondieuseries sur le chemin de Saint-Jacques.

C’est cette dernière semaine que j’ai eu envie de vous raconter. Au programme : une longue carte postale (très perso bien sûr) suivie de conseils & infos pratiques, au cas où ça vous donnerait envie.

Ça vous paraîtra peut-être très anodin, une petite semaine de marche en solitaire, mais ça faisait longtemps que l’idée me trottait dans la tête, inspirée par les récits de 2-3 amies, des exploratrices mises à l’honneur dans Les Baladeurs ou encore de l’illustratrice Diglee, qui a raconté une retraite d’une semaine dans un petit livre. Il y a aussi eu la lecture de l’essai Les Femmes aussi sont du voyage, de la journaliste & voyageuse au long cours Lucie Azema. Avec finesse, érudition et sensibilité, cette dernière y dénonçait la prépondérance d‘une vision masculine du voyage et encourageait les femmes, historiquement assignées à résidence pendant que ces messieurs exploraient de lointaines contrées, à s’affranchir de leurs peurs pour partir à l’aventure.

Et puis, je ne sais pas si le nouvel essai de Lauren Bastide et cette jolie newsletter de Julia Kerninon permettent d’affirmer que la ré-appropriation féminine de la solitude est un thème à la mode, mais ces réflexions m’ont l’air dans l’air du temps. Suis-je sincère ou 100% influençable, je ne sais pas, mais cette solitude choisie m’est à moi aussi apparue comme une promesse de reconnexion à soi, d’épanouissement et d’émancipation.

“Je rentre de 4 jours à vélo en solitaire, sommes-nous toutes des clichés de nous-mêmes ?”, m’a écrit une copine hier.

labretonneenstop
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Ni une ni deux, je planifiais un séjour de 3 mois en Mongolie. Je suis plus à l’aise avec la théorie que la pratique, alors quand ça implique de l’orga, des cartes, des itinéraires hors de l’appli SNCF et potentiellement quelques galères à gérer seule… Ayant du mal à prendre des vacances de base, ce vague projet est passé à la trappe.

Et puis en avril, dans la foulée d’une énième séparation, je me suis surprise à me sentir très bien célib’, et même à savourer ma chance de l’être à un âge où je me sens plus sereine, optimiste et sûre de moi. Puisque je ne cherchais plus à fuir la solitude à tout prix, j’allais enfin pouvoir profiter de la liberté qui allait avec. Une semaine de marche en solo, très assortie à cet imaginaire du célibat émancipé et épanoui, serait un parfait petit défi d’été. Mon amie Léo avait marché plus d’un mois seule, je pouvais bien sortir de ma zone de confort 7 petites journées.

Ajoutez à ça que j’étais KO, et bien tentée par une purge de silence.

Quelques semaines plus tard.

Nous sommes un samedi matin d’août, dans le métro direction la gare de Bercy.

Sac Quechua rose fluo sur le dos, casquette assortie et sourire aux lèvres, je suis intimement convaincue de marcher sur les pas des grands explorateurs. Je loupe mon premier train après un sprint éreintant, le second est annulé pour de “fortes chaleurs” qui ne présagent rien de bon, mais rien ne peut ébranler ma bonne humeur.

13 heures plus tard et quelques neurones en moins, je trinque avec Marie-Françoise et fais 3 bouchées de l’aligot servi dans mon premier gîte.

= purée de pommes de terre + crème + beurre + tome d'aligot + quantité importante d'ail.

Le premier jour.

Je me réveille avec l’impression d’avoir dormi 25 minutes - quelqu’un fait un boucan épouvantable. Je lis 5h23 sur mon tél, soupire bruyamment pour faire culpabiliser le maladroit. J’assumerais moins en me retrouvant en face de lui à table.

Je me force à manger des tartines en m’aidant de petites gorgées de café brûlant. Un à un, des marcheurs aux yeux bouffis font leur apparition en s’échangeant des regards entendus. “T’as de l’eau ? De la crème ? Une casquette ?” me demande Hervé. Carolina se lève et je lui demande précipitamment si je peux partir avec elle. Je la suis quelques minutes à travers les ruelles bleu nuit et m’en sépare assez vite, rassurée par les silhouettes de randonneurs et les balises GR dont le repérage devient vite un automatisme.

Je fuse, on m’a avertie qu’il ferait très chaud. Portée par la fraîcheur du matin, le soleil orange qui rase les collines, l’énergie douce des randonneurs qui marchent en silence, j’ai l’impression que mes jambes avancent toutes seules.

Je n’ai pas le temps de m’ennuyer 30 secondes que je rencontre mes deux copains du jour : Hervé, un monsieur adorable, et Jérôme, que je trouverai rigolo à 9h et infernal à 15.

On traverse la première moitié du plateau de l’Aubrac* en parlant d’amour. Je découvre un des plus beaux paysages que j’ai vus de ma vie. Imaginez des collines caramel à perte de vue, où n’apparaissent rien d’autre que des vaches de la même couleur et de petits murets de pierres posées les unes sur les autres. Une petite brise adoucit la chaleur, l’espace fait tout relativiser et cette teinte ocre toute douce donne envie de se rouler par terre.

En fin de parcours, on tombe sur un gros ruisseau et je me plonge avec délice dans l’eau froide - toute habillée, pas sereine sereine à l’idée de me retrouver en soutif-culotte devant mes deux sexagénaires dont les aveux du jour laissent soupçonner un petit manque affectif.

*Aperçu par ici 👀
Voyage sonore par là 🎧

Le plateau de l’Aubrac + une vache plus maline que les autres

17h15. Nous arrivons à Nasbinals les pieds endoloris, fourbus, crasseux, bienheureux, attendris par les maisonnettes aux toits d’ardoises taillées comme des langues de chat.

Je rejoins mon gîte n°2, situé dans une grande bâtisse qui fait aussi office de mairie et d’école primaire. Je retrouve les rituels de la veille : chaussures de marche sur une étagère, bâtons dans un seau. On m’explique comment rejoindre mon dortoir à l’étage. Je choisis un lit à l’extrémité de la pièce encore vide, branche mon téléphone, déroule mon drap et m’y allonge, jambes en l’air comme Carolina la veille.

Quand bien même je retrouve le plaisir de prendre possession des lieux, d’aménager mon petit nid éphémère, ce gite-là est moins cosy, je n’ai reconnu aucun visage et je me sens un peu seule dans cette grande pièce.

18h. Assise dans les escaliers pour capter le wifi, je scrolle comme une ado blasée. Sans surprise, je ne retrouve pas ma joie de vivre sur Instagram et mon petit seum se mue en coup de blues. Je supprime l’appli dans un sursaut de lucidité et retourne dans mon dortoir où - ouf - il y a des filles de mon âge. On papote, c’est fluide et sympa.

18h50. Ragaillardie par ces rencontres, je file prendre une douche et j’observe avec satisfaction de petits ruisseaux bruns se former sur ma peau, ruisseler et disparaître dans le siphon.

19h30. Dans la grande cuisine baignée par la lumière du soir, je mélange râpé, pesto et pâtes complètes avant de rejoindre mes nouvelles copines à table. L’une d’elles a ouvert le bal des confessions intimes et raconte comment, après une descente aux enfers, elle s’est éloignée du monde de la nuit, de la drogue et des cocktails à volonté. Le récit est si cru et transparent que l’image des Alcooliques Anonymes me passe par la tête, mais je trouve cette démonstration de vulnérabilité simple, touchante et rafraîchissante.

21h. Je rejoins mon dortoir, fixe mon réveil à 6h15 et lis des nouvelles de Sylvain Tesson jusqu’à sentir mes paupières tomber. Boules de cire dans les oreilles, masque sur les yeux, je m’endors en 18 secondes.

Dortoir n°2 (infos à la fin)

Et puis, rebelote.

Tous les jours, on annonce un peu plus chaud et j’avance mon réveil d’un quart d’heure. Mes dernières journées, je les commencerai à la lampe frontale dans les sous-bois, hantée par l’image de Voldemort s’abreuvant de sang de licorne dans la forêt interdite.

Aux splendides collines de l’Aubrac se succèdent des paysages plus hétérogènes ponctués de hameaux, de grandes fermes rustiques, d’élégants manoirs et de jolies petites chapelles - sans oublier des centaines de vaches aux longs cils. J’ai l’impression d’un voyage dans le passé. À un croisement, une vieille dame patiente avec des plats recouverts de chiffons. Elle attend que j’arrive à quelques mètres et entonne son refrain : Bonjouuuur petite Péleriiiiine ! Je n’ai qu’une petite retraite, trouvez tartes et gâteaux sur votre chemin, et repartez le ventre plein ! (Je ne lui ai rien acheté et la culpabilité me colle à la peau).

Mais après la beauté sauvage du plateau, on doit se résoudre à croiser départementales brûlantes, pylônes électriques et zones résidentielles sans grâce. Contrairement à l’avis d’un de mes compagnons de marche, béat en toutes circonstances, chaque bout de béton un peu moche me donne l’impression que le charme est rompu. C’est fou, en rando, comme l’impact de l’environnement semble décuplé : 30 mètres un peu vilains et je passe de l’exaltation à la morosité.

Parce que je risquais d’arriver à 9h à destination, avec mes départs nocturnes et mes étapes de mamie, j’ai marché à petits pas et trouvé cette lenteur très agréable. C’était aussi un parfait prétexte pour faire des pauses café tous les 4 km dans les gîtes, les cafés ambulants et les hameaux, où il est courant de tomber sur des tables de fortune équipées de thermos et d’adorables petits mots à l’intention des marcheurs.

Je garde un souvenir tout doux de ces moments de répit et de contemplation, les pensées apaisées par l’effort et le corps gorgé d’endorphines. Comme de cette heure à flâner sur la terrasse d’une jolie maison en pierres, vue sur la vallée moutarde, où plusieurs femmes buvaient des cafés crème en faisant sécher leurs chaussettes. Tout ça dans un calme paisible, avec pour seules interruptions les piaillements des oiseaux et les débats sur un thème récurrent : les ampoules.

Un matin, j’ai fait un détour et suis tombée, dans l’ordre, sur un gîte recouvert de glycine, une salle à manger boisée et une grande table recouverte de victuailles de petit-déj. C’était déjà un peu féérique quand est apparu un gros bonhomme à barbe blanche, en salopette, doté d’un fort accent suisse. Genre, le père Noël dans sa résidence d’été. J’ai étalé l’intégralité des pièces qu’il me restait en prenant l’air le plus ingénu possible, il a haussé les épaules et m’a dit de m’asseoir. 1h30 plus tard, j’étais encore là, à parler de tout et de rien avec ce monsieur caustique en engloutissant ma 6ème tartine tomme - confiture d’abricot.

Et puis je reprenais ma route, les jambes reposées, revigorée par ma petite collation et ces discussions sans lendemain.

Mes gros pieds et ma copine rouennaise

À midi, j’étais affalée devant une menthe à l’eau à Saint-Chély-d’Aubrac, Saint-Côme-d’Olt, Estaing, Golinhac... De pittoresques villages médiévaux, inscrits pour la plupart au prestigieux club des “plus beaux villages de France”.

Les aprem’, je les passais à errer entre une terrasse de restau, l’épicerie du village, mon nouveau lit et une rive du Lot, bouquin à la main.

Au plus dur de la canicule, avec un groupe de filles, on a passé l’aprem’ immergées dans la rivière, adossées à des grosses pierres comme des petits phoques. Le boulot, les fratries… Est-ce que c’était sympa Nancy, Lyon, Nice, Orléans, Marseille, Nantes, Chartres… Est-ce qu’on avait des scoops de stars… L’une avait gardé les enfants de Calogero - “un amour ce type”. L’autre était sortie avec le frère de Vianney - “zarbi, et la famille ultra classique”. Pas peu fière, j’ai sorti mes deux valeurs sûres : “Pierre Niney ramène des meufs dans une garçonnière du 12ème. Et moi j’ai pécho un acteur de Plus Belle La Vie”. On a appris que Vincent Lindon était radin, Isabelle Huppert adorable.

*Je révèle son identité aux abonnés payants en fin de newsletter. 🤑🚀

Les gîtes, c’était des maisons de village ou d’anciennes étables reconnaissables à leurs mangeoires en bois. Parmi les hôtes, il y avait la team “discrète et efficace” et "volubile et chaleureuse”. Dans cette deuxième catégorie, un agriculteur trop sympa qui nous a fait le plaisir de se livrer pendant que l’on dévorait ses farçous délicieux, tout disposés à remettre en question nos impairs de citadins. “L214 est venu dans l’abattoir de mon pote et est resté 30 jours sur place. Sur 30 jours, il a merdé 2 minutes. 48 heures après, il s’est pris un torrent de merde sur internet. J’veux bien mais c’est pas nuancé ! Vous croyez que ça nous fait plaisir de maltraiter nos bêtes ?” Un petit coup de gueule à priori légitime, et apprécié par les visiteurs déjà ravis à l’idée de raconter cet échange authentique et instructif avec un éleveur aveyronnais.

Au milieu du séjour, j’ai passé une nuit dans un couvent. 2h avant qu’éclate un orage spectaculaire, je me suis promenée dans le potager sous le ciel lourd et menaçant. Entre les citrouilles, les courgettes et les plants de tomates, des petits mots très pieux dressés sur des écriteaux remerciaient le Seigneur pour ses bienfaits. Ça et le cimetière de soeurs à côté, ça m’a rappelé le roman exquis, si poétique, de Yannick Grannec :

C’est un jour d’automne, un jour inquiet où le soleil renonce. Et c’est un jour de deuil, car sœur Marie du Rosaire est morte cette nuit. (...)
Court est le dernier chemin d’une louventine : il franchit le portail de l’église abbatiale, descend trois marches, longe la porterie, vire au sud au quatrième cyprès, contourne le vieux chêne, au carrefour du verger et du potager où sèche depuis ce matin la grande lessive d’automne, et s’achève sous un arbre. Pour sœur Marie du Rosaire, on a choisi l’ombre d’un amandier, où elle sera ensevelie à même la terre, tête à l’ouest, humble jusque dans la mort.

Nous étions en pleine visite de la chapelle lorsque sont tombées les premières gouttes. Surgissant quelques minutes plus tard d’un rideau d’eau, une première Ursuline a fait son apparition, le visage émacié recouvert d’une voilette imperméable. Bossue et raide, recourbée sur son déambulateur, elle mettrait de longues minutes à traverser la nef de son petit pas claudiquant, sous les yeux ébahis des visiteurs dont plus un seul n’écoutait la guide. Sept autres sœurs sans âge la suivaient, séparées de quelques mètres d’une façon assez théâtrale qui m’a rappelé l’arrivée des Cullen à la cantine. “La plus jeune a 84 ans”, j’ai entendu chuchoter.

Avant le déluge

Les rencontres

J’ai trouvé très agréable de me fondre dans ce flux de marcheurs, c’était presque aussi facile que de se laisser porter par un courant.

Moi qui redoutais malgré tout le sentiment de solitude, je m’étonne encore du nombre de personnes avec qui j’ai partagé un bout de chemin, un repas ou un café, et cela dès les bancs de la gare de Bercy. Je vous épargne le portrait de chacun, mais globalement, ils venaient des quatre coins de la France et avaient entre 18 et 78 ans. Profs, instit’, designer, employé de mairie, prof de yoga, restaurateurs, coach, cheffe de projet en startup food, respo com’ d’une école Montessori, art thérapeute, avocat, chargée de mission patrimoine, en transition, à la retraite, vagabonds vivant du RSA et de la charité chrétienne…

Ça faisait très longtemps que je ne m’étais pas retrouvée seule dans un environnement inconnu. 14 ans après ma dernière colo, 8 ans après ma dernière rentrée, j’étais curieuse de voir comment j’allais me débrouiller socialement. Et j’ai retrouvé cette satisfaction à repartir de zéro, à lancer des discussions sans lendemain, à s’apprivoiser avec l’entrain et la simplicité de chiens au parc. Ce que je fais moins avec mes amis, parce que le groupe se suffit à lui-même et que j’ai parfois peur de fatiguer des potes moins extravertis.

Et j’avais oublié que ça pouvait être aussi facile et naturel, là où dans les grandes villes faire des rencontres semble exiger tellement d’intentionnalité, d’audace, d’organisation. À Paris, la plupart de mes interactions sont motivées, calculées, cantonnées à mon entre-soi. Là-bas, c’était simple comme “bonjour” - littéralement. Il faut dire qu’on avait le temps, que la soif et les ampoules rapprochent, qu’il n’y avait pas besoin de trouver une bonne accroche - “tu viens d’où ?”, “tu vas jusqu’où ?”. Ça enchaînait sur des discussions sans faux-semblants, sans que personne ne songe à coller d’étiquette sociale ou pro.

Tout le monde se parlait à cœur ouvert - parce qu’on ne se connaissait pas, bien sûr, mais peut-être aussi parce que la beauté de la nature et la profusion de messages d’amour et de paix griffonnés un peu partout - de sobres vérités sur les bienfaits du silence à des “Jésus t’aime !” plus énergiques - inspiraient gentillesse et tolérance.

Une petite chapelle
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