La Newsletter de Louise Hourcade

#48 : Pensées la bouche pleine de blinis

On ne choisit ni sa famille, ni le cours que prennent les conversations autour du plateau de fruits de mer... Et c'est tant mieux.

déc. 29, 2025
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Coucou les amis,

Je vous écris en pyj, assise le plus près possible du feu de cheminée, les petons bien au chaud dans mes nouvelles charentaises.

J’ai la chance de passer mes vacances dans une grande et jolie maison où flotte constamment une délicieuse odeur de tajine. Comble du luxe, on y est assez nombreux pour que je puisse vaquer à mes occupations sans que personne ne s’en aperçoive.

Je ne sais plus quel jour on est, j’ai arrêté le sport, renoncé à la douche quotidienne… Bref, le niveau d’énergie est bas. Tous les efforts de la semaine ont été orientés vers cette newsletter - et la digestion des trois banquets quotidiens.

Je vous souhaite de joyeuses fêtes de fin d’année ! 🫶 (Mettez ce que vous voulez dedans ;) )

Loin de moi l’idée de plomber l’ambiance alors que je passe la semaine bien entourée et bien au chaud, mais si la période vous rappelle surtout l’absence d’un être cher, la réalité pas gaie de la maladie ou du vieillissement, l’effritement des liens familiaux ou un sentiment de décalage douloureux, je pense fort à vous. ❤️🫂

Il y a deux ans, j’ai décrit dans une longue newsletter mon ambivalence vis-à-vis des fêtes et des réunions de famille. Deux ans plus tard, la période m’inspire autre chose.

Georgie McAusland

Comme chaque année, à compter du 1er décembre, les “guides de survie” aux fêtes de fin d’année ont envahi ma boîte mail et mon feed Instagram. Aussi pratiques et réconfortants soient-ils, j’y vois aussi le signe de notre difficulté grandissante à composer avec les différences - de croyances, de convictions, d’appréhensions, d’humour, de style, de mode de vie - que ces dîners intergénérationnels font toujours surgir.

Il y a quelques années, un ras-le-bol collectif s’est exprimé face au jugement, au puritanisme militant, à la culture du clash, du calling-out, du canceling, et à l’auto-censure pénible et stérile à laquelle tout cela conduit. Mais après 2 ans marqués par la violence des débats, autour de l’actualité politique française et du drame israélo-palestinien par exemple, je me demande ce qu’il en reste.

Encore la semaine dernière, un ami me disait que sa nouvelle copine rechignait à fréquenter certains de ses potes pro-RN. “Elle a raison en soi, c’est pas OK”, a-t-il renchéri, pas tout à fait convaincu. Ce raisonnement étant devenu étrangement courant, je n’ai pas réagi.

Je conçois bien sûr qu’un désaccord politique puisse générer moult interrogations et tensions, et que l’on finisse par s’éloigner de potes dont la vision du monde nous indigne. Mais l’automatisme du raisonnement me laisse perplexe, et je peine à en comprendre l’objectif, si ce n’est se rassurer moralement. Museler les opinions qui nous dérangent ne les rendra pas moins puissantes : se sentir étiqueté et ostracisé ne donne envie à personne de changer d’avis. Par ailleurs, je trouve dommage de réduire les gens à un vote, généralement bien plus déterminé par leur milieu socioculturel que par leurs qualités morales.

Évidemment, ce genre de décision se prend au cas par cas. Mais avant de prendre des distances avec cet oncle syndicaliste ou ce cousin royaliste, il me semble intéressant de garder en tête que la France détient la palme d’or de la polarisation politique en Europe - une fracturation qui affecte le climat social, de plus en plus hostile, notre capacité à nous comprendre les uns les autres, et, in fine, notre faculté à relever de grands défis de société. Destin Commun, think tank dédié à bâtir une société plus soudée, explique tout ça dans cette super enquête sur l’état de la vie démocratique en France.

Nos bulles sociales et informationnelles nous rassurent… et nous déconnectent de la complexité du réel. La nuance, de nos jours, est suspecte. Il suffit de voir le ton péremptoire avec lequel on affirme des opinions hyper débattables. Ça m’arrive assez souvent de me demander si Bidule fait de la provoc’, ou s’il a juste oublié, confiné à son entre-soi, qu’on pouvait voir le monde à travers une autre grille de lecture.

Bien sûr, on s’est toujours engueulés (<3). Le problème, c’est peut-être la vitesse et la brutalité avec lesquelles on se colle des étiquettes - fachos, réac, gauchos, mascus, boomers, connards de droitards, “pourritures de la gauche radicale” - bien avant d’arriver au stade de la conversation, cette ”arme de construction massive” comme l’écrit Clara Delétraz.

D’ailleurs, en ce moment, je sens quelque chose se dénouer et s’apaiser en moi à chaque fois qu’un livre, une pièce, un documentaire ou un podcast me donnent accès à une constellation de témoignages et à une vraie diversité de points de vue. Il m’arrive même d’en être très émue. C’est l’effet que me font les livres de Svetlana Alexievitch, autrice qui tente de retranscrire des moments de l’histoire à travers une multiplicité de voix, parmi lesquelles il serait bien illusoire d’élire une vérité. C’est aussi ce que défend Chimamanda Ngozi Adichie dans son célèbre et puissant TED talk The danger of a single story, qui n’a pas pris une ride.

Laura Callaghan

J’adorerais m’en tenir à vous décrire mon malaise et vous faire la leçon…

La vérité, c’est que je suis capable de m’enflammer et de me transformer en petit bouledogue aussi vite que Rachida Dati sur un plateau télé. Non seulement je n’ai pas peur du conflit, mais il m’amuse, et on m’a déjà reproché cette virulence parfois surprenante. Ah, et j’adore avoir raison bien sûr.

Avril 2022. Dans la queue d’un musée à Lisbonne. Avec une amie, on discute des activités extra-scolaires que l’on prescrit aux petites filles et aux petits garçons, et ça dérive sur les différences de genre. Après 5 ans avec La Poudre et Les Couilles sur la table dans les oreilles, je suis convaincue que le genre est un concept largement construit. Mon interlocutrice, qui trouve ma vision désincarnée et de mauvaise foi, s’appuie sur des arguments qui me semblent dignes d’un bouquin type Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus (que j’ai jugé sans lire bien sûr). Très vite, je lui fais comprendre que je les trouve archaïques, en essayant de lui clouer le bec à coups de mots stylés genre “essentialistes”. La longue visite se fait chacune de notre côté.

Juillet 2024. À un cocktail de mariage, avec un cousin éloigné. Je ne sais plus comment, la discussion glisse vers l’IA. Contexte : j’exerce un métier créatif que l’on dit “menacé”, le sujet m’angoisse et m’attriste. Lui est en train de créer une boîte visant notamment à remplacer des humains par des robots. Il évoque, en haussant les épaules, le concept schumpétérien de “destruction créatrice”. Mais quels que soient ses arguments, je lui en voulais avant même qu’il ne commence à parler : “non content d’être né avec une cuillère en argent dans la bouche ET promis à un héritage confortable, le voilà qui s’attèle à détruire des jobs pour faire grossir son capital”. L’échange fut long, chaleureux et constructif bref, froid et stérile.

Août 2025. À table avec mes parents, ma grand-mère, mon oncle et ma tante. Ça fait trois jours qu’ils constituent toute ma vie sociale. On parle d’égalité professionnelle hommes-femmes. Les scrupules de mes interlocuteurs m’irritent rapidement et quand l’un d’eux avoue, tout sourire, qu’il n’a jamais supporté de se faire manager par une femme, je bouillonne. Intérieurement, blâme toute une génération. Après 10 minutes de ping-pong de plus en plus tendu, on m’accuse de misandrie et d’ignorance. Je quitte la table dans un concert de soupirs.

Bref. Je suis profondément attachée à la curiosité, au respect, à l’ouverture d’esprit et à un dialogue apaisé en THÉORIE ;)

Ces dérapages peu constructifs s’expliquent sans doute en partie par mon tempérament, cash et irascible. Mais je suis aussi certaine de m’être rigidifiée à force d’écouter les mêmes podcasts, de lire les mêmes revues, et de naviguer dans un entre-soi de bobos parisiens déconstruits, écolos, peu politisés.

Moi aussi, je dois travailler ma tolérance à la friction. Il ne s’agit pas de renoncer à ses valeurs ni à ses convictions pour sombrer dans un relativisme cynique ou des relations faux-cul et hyper aseptisées, mais de réintroduire davantage de curiosité, de respect et d’empathie dans nos échanges.

Au cours de ma vingtaine, je me suis posé plein de questions sur mes amitiés de longue date. Les trajectoires divergeant, les désaccords étaient inévitables. Que faut-il partager pour rester potes ? Quels désalignements signalent une incompatibilité à long terme ?

Ces années-là, le contraste entre mes différents groupes de potes m’a pas mal travaillée. Et il m’a particulièrement sauté aux yeux à un week-end, il y a 2-3 ans.

Le samedi, j’étais au mariage religieux d’une amie de prépa, qui semblait avoir réuni tout Paris 16 dans un château cossu. Le mood : bourgeois, classique, familial. À ce moment-là, j’étais la seule célib’ de mon groupe de potes et je me sentais en décalage - avec leur vision du travail, que je percevais comme conventionnelle et carriériste, mais aussi avec leurs aspirations : se marier, avoir des enfants, suivre dans l’ordre le mode d’emploi d’une vie “réussie”.

Le lendemain, je débarquai en robe de cocktail à l’anniv’ d’un·e pote en banlieue parisienne. Quelques minutes autour de la table d’apéro me suffirent pour sentir que tous, ou presque, partageaient le même socle commun de ref’ queer et anticapitalistes.

Après deux heures à utiliser les pronoms inclusifs avec l’aisance d’un boomeur, à buter sur plein d’inside jokes et à me retenir toutes les 2 minutes de faire l’avocat du diable, mon sentiment de solitude a atteint son paroxysme lorsqu’est venu le moment d’un tour de table pour présenter « nos personnages drag » à la tablée. Le seul show drag auquel j’avais assisté remontait à plusieurs années. J’ai honteusement décliné, pas du tout en confiance.

Le lendemain, je suis partie comme une voleuse aux aurores. Dans le retour en RER, je me suis demandé comment j’en étais venue à fréquenter des cercles aussi éloignés les uns des autres, et si j’étais réellement capable de naviguer entre des univers aussi contrastés.

Mais plus le temps passe, plus j’ai envie de chérir ces amitiés dissonnantes. Et surtout à une période de vie où les cercles sociaux se resserrent faute de temps.

Comme cette copine de collège, témoin de Jéhovah, dont je me suis un peu éloignée par flemme. Sans chercher à maintenir des liens artificiels, je me dis qu’il serait quand même dommage de perdre le contact avec cette fille adorable, fine et drôle. Nul doute que, si je la rencontrais aujourd’hui, je butterais sur la secte, sur ses principes en décalage complet avec la modernité, et sur les invitations récurrentes et un peu cringe auxquelles une telle amitié donne droit. Mais tout ça est un peu rigolo, et voir au-delà des étiquettes fait toute la beauté de ces relations d’enfance.

J’ai l’impression de m’assouplir, peu à peu. Peut-être me suis-je lassée de l’entre-soi dans lequel je me sentais glisser, de la violence, de l’hypersensibilité et du mépris qui pourrissent le débat public. Sans dire qu’il faudrait se contenter d’échanges tièdes et aseptisés, je n’ai plus envie de ces dialogues de sourds, tendus et stériles, que je vous ai décrits plus haut.

Ces derniers mois, j’ai eu de chouettes discussions sur des sujets dont je n’aurais, il y a quelques années, pas été capable de parler sans me braquer. Et ça m’a rappelé combien c’était stimulant, enrichissant et réjouissant de papoter tranquillement avec des gens qui pensent différemment. Et cela, même quand on a envie de convaincre.

Forcément, élargir ses fréquentations implique de composer avec des réactions déconcertantes. Cet été, je me suis plainte d’un type lourd auprès d’une amie, m’étonnant que certains mecs persistent à ignorer les bases du consentement. Sa réaction — « tu sais, c’est dur pour les mecs de se maîtriser quand ils sont excités » — m’a laissée très perplexe. Soulée, j’ai bêtement pensé : je ne peux pas être amie avec des gens qui pensent comme ça. Pourtant, je suis restée calme et on a pu se dire qu’on n’était pas d’accord, sans qu’un froid polaire ne s’installe.

Ça me fait penser à ces mots de l’autrice Emma Becker après l’assassinat de Charlie Kirk, influenceur pro-Trump :

On peut très bien avoir de l’estime et de la considération pour un adversaire politique pour ce qu’il réveille en nous de férocité, d’envie d’entraîner ses arguments et de faire avancer le débat.

Avec la mort de Charlie Kirk, les conservateurs ont perdu une voix, mais ceux qui le détestaient ont perdu plus précieux encore : un contradicteur contre lequel aiguiser leur esprit critique

Gemma Correll

Je suis persuadée qu’il existe un lien étroit entre la diversité de nos relations sociales et notre capacité à faire société. Et vous l’aurez compris : je pense que l’amitié fait partie de la solution, à condition de cultiver un peu de diversité dans nos cercles.

D’ailleurs, parmi les gens qui ont à coeur de dépasser les étiquetages faciles, dénigrants et réducteurs, beaucoup y sont contraints parce que “l’ennemi politique”, c’est leur pote d’enfance, leur grand-mère, leur frère - je vous recommande chaudement ce podcast incarné et très rafraîchissant de Juliette Flamant.

Mais bien sûr, on peut aussi essayer d’échanger davantage avec des gens qu’on ne connaît pas ou peu - en rejoignant une chorale, une équipe de basket, une troupe de théâtre, un club d’escalade, en devenant bénévole dans une asso, en faisant la fête, du wwoofing ou un stage UCPA, en discutant avec les commerçants du quartier, en faisant la conversation à son chauffeur Blablacar malgré l’envie intense d’abréger pour écouter sa musique, pépère. Clara Delétraz a d’ailleurs recensé les projets entrepreneuriaux qui aident les gens à sortir de leur bulle dans cette édition de la newsletter Le Plongeoir.

En ce moment, je dois cette diversité de rencontres à la Louve, un supermarché coopératif chouette à bien des égards. La règle, pour y faire ses courses : travailler 3h par mois au magasin. L’autre jour, je me suis retrouvée en binôme d’ensachage avec une architecte adorable d’une quarantaine d’années. 3 heures laissent le temps de parler de 1000 choses : recettes, vie du quartier, recos théâtre, boulot et - très timidement - de politique. Ceux qui connaissent la Louve me diront qu’elle n’attire que des bobos du 18ème, et ils n’auront pas tort. Mais ça reste rafraîchissant de faire toutes ces rencontres.

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