La Newsletter de Louise Hourcade

Confessions intimes

#46 : Un déménagement

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Louise Hourcade
nov. 13, 2025
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Hey sweeties !

Je suis ravie et un peu soulagée de vous retrouver. Le 1er septembre, j’ai eu l’impression de sauter dans un train à 300 km/h. Ce fut dense côté boulot, puis j’ai déménagé, puis chopé une grosse crève… J’ai une opération mardi prochain et je ne suis pas mécontente des 4-5 jours de convalescence annoncés. Ne rien faire à part dormir, écouter des podcasts et manger les petits plats de ma maman : voilà qui promet d’être un peu déprimant mais très reposant.

J’ai un paquet d’anecdotes rigolotes, de confessions crousti et de (gentils) coups de gueule en attente, mais ce sont des clapotis de surface à côté des courants abyssaux que je m’apprête à vous livrer ;)

Gail Albert Halaban

Cet été, entre deux colocs, je suis retournée vivre chez mes parents. Ces derniers venaient de signer la vente de leur appartement, point de ralliement familial depuis 12 ans. Jusqu’au 5 octobre, j’ai donc vécu dans ma chambre d’ado au sol jonché de sacs, de monticules de vêtements et de classeurs d’une autre époque - ma vieille armoire était déjà partie aux encombrants.

Moi qui pensais bien vivre l’incertitude et les transitions, j’ai ressenti combien il était pénible de ne pas avoir de chez-soi, de petit nid douillet élaboré à son image et structuré par la présence rassurante de ses meubles et objets - projections physiques de l’identité que l’on s’est construite. Et en même temps, j’assistais à la mise en carton de l’appart’ familial. Au programme : allers-retours à la remorque trimobile du 16ème, séances de tri chronophages et face-à-face poignants avec des doudous aux oubliettes depuis 2002.

Déménager

Quitter un appartement. Vider les lieux. Décamper. Faire place nette. Débarrasser le plancher.
Inventorier ranger classer trier
Éliminer jeter fourguer
Casser
Brûler
Descendre desceller déclouer décoller dévisser décrocher
Débrancher détacher couper tirer démonter plier couper
Rouler
Empaqueter emballer sangler nouer empiler rassembler entasser ficeler envelopper protéger recouvrir entourer serrer.
Enlever porter soulever
Balayer
Fermer
Partir

Espèces d’espaces, Georges Perec

Bien sûr, je suis loin d’avoir vécu le stress ou la mélancolie qu’ont dû ressentir mes parents. Eux remettaient en jeu toutes leurs économies, quittaient le plus bel appart’ de leur vie et tournaient symboliquement la page de 28 ans de vie de famille pour entériner le passage à une décennie certes non dépourvue de plaisirs et de liberté, mais pas moins de son petit lot d’appréhensions sur la thématique “santé & vieillissement”.

Mais j’en avais sous-estimé la charge émotionnelle. Attirée par la liberté, le mouvement et la nouveauté, je leur avais tenu un discours raisonné et dénué d’affect sur le mode "Faut aller de l’avant !”. Vendre leur permettrait d’acheter ailleurs, de trouver un nouvel élan… Avec mes sœurs et ma mère qui trépignait d’impatience, on s’est relayé pour faire fléchir le daron, plus rétif au changement. Pourtant, le moment venu, la mélancolie a souvent pris le dessus sur l’excitation et la rationalité.

Tout ça a mis un peu plus à distance la période de l’enfance et fait émerger plein d’interrogations. Sans suranalyser ni essayer de trouver réponse à tout, j’avais envie de vous raconter ce que dire au revoir à ma dernière chambre d’enfant m’a fait ressentir.

Tout ça - et vous le savez si vous me lisez depuis un moment - à travers mon référentiel : celui d’une famille parisienne, bourgeoise, mononucléaire. J’ajoute à ça que mes parents sont toujours ensemble et que j’ai la chance d’avoir une famille soudée et “fonctionnelle”, comme on dit de nos jours.

Morgane Fadanelli

Un matin de septembre, j’ai croisé ma mère à bout de nerfs. D’une voix lasse, elle m’a informée qu’il fallait que je retire mes draps : elle avait “vendu le lit blanc”. “Les enchères viennent le chercher demain matin”, a-t-elle ajouté avec sa meilleure mine de drama queen. Oui, car on ne parle pas d’un simple lit Ikea, mais d’un majestueux lit bateau style “Empire”, perché sur des pattes de lion, hérité d’une arrière-grande-tante un peu mythique connue de tous sous le nom de “Tantine Rose”.

Là-dessus, ont défilé devant mes yeux des images, réelles ou imaginaires, de ceux qui avaient dormi dans le lit blanc : la fameuse Rose, des couples d’ancêtres, mes petites sœurs à l’époque où elles étaient blondes comme les blés et encore assez minuscules pour y dormir à deux… Je ne compte pas le nombre d’heures que j’ai passé à y lire ou y jouer petite : c’était le meuble rêvé pour faire office de cabane, de bateau, de lit de princesse...

Je me suis très vite sentie au bord des larmes et pendant une longue demi-heure, j’ai été secouée de sanglots inarrêtables. “T’as un petit problème d’attachement, hein…” m’a dit ma mère interloquée. À me figurer le lit blanc tout triste, arraché aux siens, abandonné par sa propre famille, l’idée que j’étais restée bloquée à un stade infantile m’a en effet effleuré l’esprit.

Décidément, ce texte de Perec résonne de façon très littérale :

Le lit est donc l’espace individuel par excellence, l’espace élémentaire du corps ( le lit- monade), celui que même l’homme le plus criblé de dettes a le droit de conserver : les huissiers n’ont pas le pouvoir de saisir “ votre” lit; cela veut dire aussi - et on le vérifie aisément dans la pratique - que nous n’avons qu’un lit, qui est “ notre” lit ; quand il y a d’autres lits dans la maison ou dans l’appartement, on dit que ce sont des lits d’amis, ou des lits d’appoint. On ne dort bien, paraît-il, que dans son lit.

Ma mère n’était pas si insensible qu’elle le prétendait, car elle m’a annoncé quelques heures plus tard avoir annulé la vente. Ce cirque - vente puis annulation 3h avant l’arrivée du fourgon - s’est produit deux fois jusqu’à ce que le lit blanc soit bel et bien vendu, pour des raisons que j’ai fini par entendre.

Inquiète à l’idée qu’il me restait des traumas de petite enfance à régler, ça m’a fait du bien d’écouter des amies qui étaient passées par là. Il y a des chances que leur expérience ait été autrement plus bouleversante, d’ailleurs : certaines avaient passé toute leur vie dans la maison en question, d’autres l’avaient subi comme le contre-coup du divorce des parents. “On a tous pleuré quand on a vendu la maison de Garches. On a dit au-revoir à chacune des pièces avec mon père”, m’a dit l’une d’elles. Une autre m’a confié que les détours par la résidence de son enfance l’avaient longtemps bouleversée : “Je suis souvent retournée dans le quartier, ce qui était sûrement signe d’un besoin de retour à l’enfance. Et je ne sais pas si c’était l’odeur, l’espace, les bâtiments… mais à chaque fois, je me retrouvais avec les larmes aux yeux. Il y avait aussi cette souffrance de voir d’autres gens y habiter.” Son témoignage m’a rappelé que l’année de mon retour à Paris à 16 ans, après 4 ans à l’étranger, avait été rythmée par les allers-retours dans le Sentier, quartier où j’ai grandi.

Une autre amie m’a simplement dit : “c’était horrible”, et je me suis sentie moins seule avec mes bouffées de nostalgie.

Pour relativiser ce petit choc, je me suis figurée tout ce qui résisterait à ce déménagement à moyen-long terme : le pâté de maisons, les arbres du bois voisin, la boulangerie de la rue, mon vieux lycée au bout, les objets qui se transmettraient bel et bien, le conte de Juanito et Juanita raconté par ma grand-mère que j’ai enregistrée au printemps, la musique, nos belles montagnes…

Avant-hier, je me suis donc retrouvée à scroller avec avidité les pages de citations Babelio dédiées à Espèces d’espaces, ce livre de Perec que je vous cite depuis le début. Encore une fois, la résonance m’a scotchée :

J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources ;

Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts…

De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.

Maison de famille, Alexis Bruchon

Bien sûr, un appartement n’est pas qu’un dédale fonctionnel de pièces, de cloisons, d’ouvertures et de traits de lumière dont on a fini par connaître la trajectoire par cœur.

La métaphore est sans doute un peu froide, mais n’est-ce pas aussi un petit théâtre, une unité de lieu qui sert de décor et de pilier à cette construction sociale qu’est la famille nucléaire ? Comme toute pièce de théâtre, chaque figurant y a un rôle - le père, la mère, l’aîné, le cadet... Dès que je retournais dans ce décor familier, souvent puisqu’on habite tous Paris, je redevenais l’enfant de mes parents. C’était délicieusement régressif, et la pensée d’avoir cette belle et spacieuse résidence secondaire à 15 stations de métro, toujours réconfortante. “C’est parce que tu perds ta chambre chez nous que tu es émue comme ça”, m’a dit ma psy de mère.

C’est aussi le lieu d’une mémoire partagée. Je pense aux longues heures à préparer toutes sortes d’exams ou à dessiner dans ma chambre, gloussements de mes sœurs et bavardage continu de mes parents pour bruit de fond. Aux poulets rôtis du dimanche, aux aprem’ tisane bercés par le crépitement du feu, aux soirées dans le salon vidé de ses meubles, aux premiers amoureux ramenés discrètement dans la chambre de bonne aménagée en cocon romantique pour l’occas’, aux applaudissements de 20h pendant le 1er confinement…

Parce qu’une pièce de théâtre prend en partie vie grâce au décor et aux lumières, la dynamique familiale est ébranlée sans ces murs. Bon, je suis loin d’être inquiète pour la nôtre ceci dit, mais ce serait vrai pour la relation avec ma tante et mes cousins, qui serait sans doute impactée par la perte de la maison de ma grand-mère. Il m’a toujours semblé étrange de voir ces derniers ailleurs que dans cette maison de vacances, qui a fait exister nos relations de cousins bien plus que le sang que l’on partage. Ce déménagement m’a projetée dans la perte anticipée de cette petite chaumière qui, de toutes les maisons de ma vie, est la seule qui n’a pas bougé d’un iota depuis ma naissance. Pour combien de temps encore ?

J’ai toujours eu ce fantasme enfantin de la maison de famille transmise de génération en génération, de la grande bâtisse immuable qui permettrait d’effeuiller des couches d’histoires, comme la maison du film Valeur Sentimentale ou les châteaux des livres de la comtesse de Ségur. Est-ce le privilège d’une aristocratie / bourgeoisie cossue d’une autre époque ? Sommes-nous aujourd’hui condamnés à une modernité mobile et sans ancrage ? Je n’y connais rien, mais j’imagine qu’elles sont de plus en plus rares, ces grandes familles dont les maisons traversent les époques sans changer de proprio.

Et encore, je fais partie de ceux qui ont goûté à ce rassurant sentiment de stabilité : ce ne sera pas mon cas, mais mes parents ont eu accès tôt à la propriété. Je me souviens bien d’eux nous disant qu’ils devaient se “serrer un peu la ceinture” - ça nous faisait gentiment frémir, mais on savait qu’on ne risquait rien de bien méchant, et surtout pas d’être délogés.

En tout cas, il y a toujours un petit sentiment d’étrangeté et d’impuissance à réaliser qu’un principe juridique et économique peut nous déposséder d’une maison avec laquelle on a développé un lien personnel, affectif, symbolique.

Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression qu’on n’exprime plus que rarement de sentiments de mélancolie, qui me semblent bien présents dans moult œuvres du 20ème siècle. De nos jours, ça me semble relever du très intime, presque de l’indicible. Est-ce parce qu’on en a honte ou qu’on est trop pressés pour la ressentir ? À notre époque d’accélération et d’obsession pour le progrès et l’efficacité, peut-être sommes-nous mal à l’aise avec ce que l’on perçoit comme passéiste ou régressif.

Quoi qu’il en soit, ça me fait du bien d’avoir accès à des œuvres qui expriment simplement ce rapport doux-amer au passé. Je pense aux vieilles chansons comme Mon Enfance, Drouot, La Maison où j’ai grandi ; à des passages comme la madeleine de Proust - si fin, juste et universel ; au début des Années, récit autobiographique d’Annie Ernaux qui évoque de façon crue et vertigineuse la disparition à notre mort des millions d’images qui constituent notre mémoire :

Toutes les images disparaîtront. (…) Les images réelles ou imaginaires, celles qui suivent jusque dans le sommeil, les images d’un moment baignées d’une lumière qui n’appartient qu’à elles. Elles s’évanouiront toutes d’un seul coup comme l’ont fait les millions d’images qui étaient derrière les fronts des grands-parents morts il y a un demi-siècle, des parents morts eux aussi.

Dans un autre registre, les monologues de Lioubov Andréïevna dans La Cerisaie, pièce de Tchekhov, qui expriment toute l’intensité de l’affection que l’on peut ressentir pour une maison ou un jardin habité par nos souvenirs d’enfance, ainsi que le sentiment d’arrachement lorsqu’on en est dépossédés :

Lioubov (elle regarde la cerisaie par la fenêtre) – O mon enfance, ma pureté ! C’est dans cette chambre d’enfants que je dormais, c’est de là que je regardais la cerisaie, le bonheur s’éveillait avec moi, tous les matins, et elle était exactement comme aujourd’hui, rien n’a changé. (Elle rit de joie.) Blanche, toute blanche ! O ma cerisaie ! Après l’automne humide et sombre, après les neiges de l’hiver, tu es jeune à nouveau, tu es pleine de bonheur, les anges du ciel ne t’ont pas quittée... Si je pouvais ôter de ma poitrine et de mes épaules cette lourde pierre, si je pouvais oublier mon passé !

Gaev – Oui, et cette cerisaie, on la vendra pour dettes, aussi bizarre que cela puisse paraître.

En ce qui me concerne, le déménagement n’est pas sans effet sur ma perception globale, comme si ce basculement intime teintait toute ma vision du monde. J’ai l’impression d’une nouvelle ère, d’un avant et d’un après. Je trouvais ça anxiogène en septembre, plutôt rafraîchissant au moment où je vous parle.

Julia Spiers

En 30 ans, aucun vrai tri n’avait été fait. Mes parents prévoyant de bouger dans un appart’ deux fois plus petit, il leur fallait s’alléger proportionnellement.

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